Consortium canadien sur la sécurité humaine

Charmaine Stanley - Notes d'Israël et Palestine

Cette année marque le sixième anniversaire de la première guerre israélo-arabe, de l'indépendance israélienne, de la Nakba palestinienne (la catastrophe) et de la dispersion des réfugiés palestiniens. Le conflit qui a aussi engendré l'occupation de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza par Israël en 1967 a été très coûteux en vies et en dignité humaine des deux côtés. Comme dans tous les conflits contemporains, les civils ont souffert le plus et ont dû se battre pour faire valoir leur point de vue sur les questions de guerre et de paix. Je me trouve présentement en Israël/Palestine pour un séjour de quatre mois afin de poursuivre ma recherche de doctorat sur le terrain au sujet du potentiel des nouvelles technologies de l'information et de la communication (TICs) telles que l'Internet et les téléphones mobiles à aider la société civile dans un contexte de conflit et d'occupation.

Lorsqu'on les questionne à propos de l'utilisation des TIC dans leur travail, la plupart des activistes parlent de leur rôle crucial dans la mobilisation, la mise en réseau et l'augmentation de la conscience, mais ils sont souvent aussi très intéressés à partager des histoires plus personnelles. Plusieurs Palestiniens m'ont mentionné que les TICs sont pratiquement une nécessité dans les cas des fermetures et des couvre-feux. Un téléphone mobile permet de suivre les enfants lorsqu'ils passent à travers les points de contrôle, tandis que l'Internet est une façon de rester en contact avec des membres de la famille qu'on n'a pas vus depuis des années ou de continuer à étudier lorsque l'accès physique au campus universitaire est impossible. De même, dans leur travail à titre d'activistes, les TIC ont été essentielles pour vaincre l'isolation et la fragmentation géographique.

Mais toutes les barrières ne sont pas faites de ciment et d'acier et gardées par des soldats. Des barrières mentales et psychologiques existent aussi. Bien que la technologie joue un rôle-clé dans la mobilisation chez les Palestiniens et chez les Israéliens, peu de travail commun pour la paix se fait entre les deux groupes. Une exception a été les manifestations hebdomadaires contre la Barrière de séparation israélienne durant les derniers trois ans dans le village palestinien de Bil’in.

Le gouvernement israélien décrit la barrière de Séparation Israelienne - en partie un mur de ciment, en partie des clôtures - comme une mesure temporaire pour éviter que des auteurs d'attentat-suicide à la bombe ne passent de la Cisjordanie en Israël. La plupart des Israéliens à Jérusalem me disent qu'ils se sentent plus en sécurité à cause de la barrière, citant une diminution des attaques durant les dernières années. Les Palestiniens, pour leur part, se sentent encore plus isolés dans leur "prison à l'air libre". De plus, la barrière ne suit pas la ligne verte qui sépare Israël des territoires occupés en 1967. Les villageois de Bil'in se plaignent que la barrière et les habitations construites et agrandies de l'autre côté de celle-ci leur font perdre près de 60 % de leurs terres, incluant les oliveraies qui constituent leur principal gagne-pain.

Inspirés par Gandhi et Martin Luther King, de même que par les efforts d'autres villages, Bil'in est engagé dans une lutte non violente contre la barrière. Puisque l'accès internet à Bil'in, comme dans d'autres villages palestiniens, est rare, les téléphones mobiles sont le principal moyen de communication entre les activistes locaux. L'internet, pour sa part, a aidé les villageois à briser leur isolation et à se brancher avec un réseau informel d'activistes israéliens et internationaux. Plusieurs de ceux-ci sont devenus des participants réguliers des protestations hebdomadaires. Des actions de solidarité ont aussi été organisées dans de nombreux pays. Un site internet sophistiqué conçu par un bénévole international, de même que les innombrables photographies et vidéos des protestations hebdomadaires qui prolifèrent sur le web ont fait connaître la campagne à un niveau international et les TIC ont permis aux activistes locaux d'atteindre les médias palestiniens, israéliens et internationaux. Évidemment, ces mêmes technologies adoptées par les activistes pour poursuivre leurs buts peuvent également se révéler un atout pour leurs opposants. Un organisateur de manifestations palestinien a raconté comment les listes de courriel des campagnes et les conversations sur téléphone mobile étaient surveillées par la sécurité israélienne. On doit noter que bien que les territoires occupés soient partiellement autonomes, l'infrastructure des TIC demeure dépendante d'Israël à un degré important et que tous les appels sur téléphone mobile des Palestiniens sont réacheminés à travers Israël. Bien que la campagne opère ouvertement, ses tactiques d'action directes dépendent souvent de la créativité et de l'élément de surprise, par conséquent, les réseaux face à face sont utilisés pour éviter une telle surveillance.

Bien que tous les gens que j'ai interviewés jusqu'à présent aient été des Israéliens ou des Palestiniens, j'étais intéressé par le travail d'un activiste solidaire étranger que j'avais rencontré par l'entremise d'un dirigeant de la campagne de Bil'in. Je l'appellerai Will, puisque je n'ai jamais eu l'occasion de lui demander si je pouvais utiliser son vrai nom dans mon travail. Lorsque j'ai sollicité l'entrevue, il m'a suggéré de venir moi-même à Bil'in. Puisque j'avais déjà discuté avec un certain nombre d'activistes israéliens et palestiniens impliqués dans les manifestations, j'ai pensé qu'il serait important pour moi de faire l'expérience de leurs efforts sur le terrain. Donc, j'ai rencontré Will à Ramallah et nous avons pris un taxi collectif jusqu'à Bil'in. À notre entrée au village, le conducteur d'un véhicule que nous avons rencontré s'est arrêté pour avertir notre chauffeur qu'il y avait des policiers militaires à proximité. Cela n'a pas dérangé notre chauffeur. Nous n'allions pas dans cette direction. Nous sommes finalement descendus du taxi et nous sommes retrouvés dans un village tranquille niché au creux des collines verdoyantes autour de Ramallah. En regardant la vallée et les oliveraies, il était impossible de ne pas se sentir inspirés par l'endroit.

Will m'a conduit à une maison où les villageois, en compagnie d'activistes pacifistes israéliens et internationaux, conversaient dans le jardin en attendant que la manifestation commence. Plusieurs d'entre eux venaient tous les vendredis. D'autres étaient là pour la première fois. Des jeunes en jeans, des hommes en complets et un contingent de femmes d'un certain âge hissant un drapeau écossais riaient ensemble dans la chaleur du soleil de fin d'avant-midi. Will et moi avons décidé d'attendre après la manifestation pour nous asseoir pour l'entrevue et quand les prières du midi se sont terminées à la mosquée locale, nous nous sommes joints à la marche vers la barrière. Les villageois tapaient des mains et scandaient des slogans, conduits à un certain point de façon enthousiaste par un petit garçon qui se tenait sur les épaules d'un activiste local.

Peu de temps après, nous étions rendus à la barrière où les manifestants ont commencé à scander des slogans en arabe, en hébreu et en anglais aux Forces de défense israéliennes (FDI) postées de l'autre côté. Nous nous sommes ensuite déplacés vers un trou qui avait été fait dans la barrière, apparemment en vue de la manifestation, et quelques manifestants ont commencé à l'agrandir. La désobéissance civile, incluant un tel "démantèlement" symbolique de la barrière, est une tactique courante lors de ces manifestations. Bien que les manifestants n'aient pas été armés et étaient essentiellement pacifiques, quelques jeunes, apparemment du village, ont commencé à lancer des pierres aux FDI. En plus d'une occasion, j'ai vu des activistes de la manifestation essayer de les arrêter, inquiets que cela ne ferait qu'encourager les FDI à utiliser une plus grande force. Pour leur part, les FDI ont, comme d'habitude, lancé des bombes lacrymogènes et des balles de caoutchouc et certains manifestants ont été blessés.

Vers la fin de la manifestation, un petit nombre de participants ont commencé à s'approcher de la barrière, levant leurs mains dans les airs et disant aux soldats qu'ils n'étaient pas armés. Les FDI ont alors ouvert la barrière et ont foncé, chassant les manifestants. Comme je m'enfuyais, j'ai vu un certain nombre de soldats, à environ un ou deux mètres devant moi, saisir et commencer à battre Will qui criait à l'aide. Il n'avait participé à aucune activité violente et à ce moment, ne faisait que courir pour échapper aux griffes de l'armée. Au moment où j'écris ces lignes, quelques jours plus tard, il est toujours détenu et sera probablement déporté.

Nous sommes finalement revenus lentement vers le centre du village. Un manifestant portait un bandage ensanglanté autour de la tête. Les gens riaient pendant que deux ambulanciers palestiniens discutaient violemment devant une ambulance du Croissant rouge qui était arrivée tardivement pour un Israélien grièvement blessé. J'avais vu cet homme précédemment, juste après qu'il ait été atteint par une balle de caoutchouc. Il criait de douleur alors qu'un autre manifestant essayait de l'aider. Une femme à côté m'a dit qu'elle l'avait vu qui protestait pacifiquement lorsqu'un soldat l'avait tiré dans la jambe à bout portant.

Les TIC ont joué un rôle vital dans la campagne de Bil'in, mais peuvent-elles être considérées comme ayant contribué à aider la société civile? Quel pouvoir exactement la société civile a-t-elle obtenu? Trois ans plus tard, qu'est-ce qui a été accompli? L'automne dernier, dans une cause intentée par le village de Bil'in, la Cour suprême d'Israël a ordonné une modification du tracé de la barrière de Séparation Israelienne, statuant que le tracé actuel n'était pas basé sur des considérations de sécurité et était préjudiciable au village. Mohammed, un organisateur local clé pour les manifestations, m'a dit qu'il considérait cela comme une victoire, mais pas pour les raisons que je croyais. Malgré l'impact continu de la barrière sur Bil'in, et la campagne en cours contre elle, le cas pourrait servir d'exemple. Il pourrait prouver aux autres palestiniens que la non-violence est susceptible de produire des résultats. Ceci est crucial, dit-il, puisque la non-violence est la seule alternative viable pour l'avancement de la bataille des Palestiniens. La force ne peut fonctionner contre le pouvoir militaire supérieur des FDI, mais les guerres contemporaines sont aussi des guerres de médias et les Palestiniens ne peuvent se fier qu'à des protestations non violentes et à la solidarité internationale. Ses commentaires m'ont rappelé une entrevue à Bethléem dans laquelle un Palestinien m'avait dit que si l'internet avait existé durant la première Intifada, qui avait été en général non violente, les Palestiniens auraient déjà obtenu le statut d'État. Selon son point de vue, les médias sont particulièrement appropriés pour gagner le soutien international lors des luttes locales élémentaires puisqu'ils permettent aux populations marginalisées de contourner les médias dominants et de raconter leurs propres histoires.

Une perspective différente provient d'un membre d'un mouvement anarchiste en Israël. Les anarchistes sont probablement les participants israéliens les plus connus de ces manifestations du vendredi. Bien qu'ils ne soient pas optimistes sur leur possibilité d'éliminer la barrière ou de mettre fin à l'occupation dans un futur prévisible, la personne que j'ai rencontrée a mis l'emphase sur l'importance capitale de la résistance et de la solidarité: en dépit de la frustration causée pas la situation politique, il est important de continuer à montrer à la population palestinienne qu'il existe des Israéliens qui sont prêts à être à leurs côtés face à l'occupation.

Mon expérience à Bil'in a également été instructive pour moi en tant que chercheur. N'ayant aucun antécédent personnel d'activiste, j'ai été attiré à Bil'in en tant qu'intellectuel. Mais, même si je l'avais voulu, je n'aurais pas pu prétendre que ma présence là était apolitique. Dans tout contexte, des actions particulières revêtent des significations particulières. Ma participation à la marche avec les villageois et leurs alliés constituerait de facto un acte de solidarité. Cela serait vu ainsi par les villageois, de même que par les gens des FDI. L'observation des participants implique que nous intervenons dans des événements sur le terrain en même temps que nous les observons à titre d'intellectuels. La recherche éthique implique que nous réfléchissions avec soin à notre propre rôle sur le terrain et à sa signification. Même si notre rôle est mineur, comme le mien l'était à Bil'in, nous avons la responsabilité de décider s'il est compatible avec nos propres valeurs et notre éthique en tant que chercheur et être humain. Ceci a en effet été le cas de ma participation dans la manifestation de Bil'in. Dans le cas d'une protestation avec des fins et des moyens différents, il se pourrait que j'aie décidé autrement. Le détachement scientifique ne nous libère pas d'un raisonnement moral.

De même, l'écriture elle-même constitue une intervention sur les événements. Que l'on soit un chercheur reconnu à la fine pointe de sa discipline ou un étudiant au doctorat qui fait une recherche sur le terrain, nous devons quand même considérer avec attention la façon dont nous représentons nos expériences. En tant qu'observateur participant, mon propre récit de mon voyage à Bil'in est par nature subjectif. Mais, même si je reconnais que l'objectivité totale est impossible, j'aspire généralement à être équitable en présentant plusieurs perspectives dans mon travail. Donc, jusqu'à quel point dois-je être fidèle à ma propre expérience de ce qui est arrivé et jusqu'à quel point dois-je essayer de donner un récit objectif?

Par exemple, qui répondait à quelle violence à Bil'in? Je sais que j'ai vu les FDI utiliser de la force avant que les pierres soient lancées, mais est-ce que c'est ce que les FDI ont vu? Est-ce que les choses paraissaient différentes de l'autre côté de la barrière? Ou, d'un point de vue de la sécurité humaine, pourrions-nous dire que c'étaient les villageois qui répondaient à la violence structurelle - la dépossession de leurs terres et de leur gagne-pain? Ceci est un dilemme aggravé par le fait que la réalité n'est pas toujours objective, et l'objectivité ne peut présenter un portrait fidèle des événements. Dans cette brève note de recherche sur le terrain, je ne peux que dire que j’ai essayé de 'rapporter mes propres expériences et observations aussi précisément et complètement que je peux me les remémorer.

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