Consortium canadien sur la sécurité humaine

Heather Johnson - Notes d'Espagne et du Maroc

Mes recherches sur le terrain en Espagne et au Maroc constituent la seconde phase de ma recherche. J'ai acquis une précieuse expérience durant la première phase en Tanzanie où j'ai tiré d'importantes leçons qui ont été très utiles lors de ma recherche en Espagne et au Maroc. J'ai appris la patience, comment maintenir un niveau d'optimisme et de la flexibilité dans mes approches et mes attentes.

De telles leçons sont importantes et s'appliquent à tous les chercheurs sur le terrain. Cependant, il y a certains défis clés que je désire souligner.

Ma recherche s'applique aux personnes marginalisées. En travaillant avec des réfugiés et des migrants irréguliers, j'ai rencontré une population extrêmement vulnérable. Durant mon travail, j'ai sérieusement mis en question mon rôle en tant que chercheur et je me suis heurtée à des questions éthiques au sujet de mon engagement. Dans les tâches d'observation, l'étendue de ma participation dans les événements a été difficile à gérer. De plus, pour mon travail avec le processus politique qui façonne la vie des migrants, j'ai travaillé avec des personnes puissantes et avec l'élite. C'est sans surprise que j'ai constaté que le point de vue de ce groupe est en contraste évident avec ce qui est présenté par les personnes marginalisées. Ceci présente des défis importants pour équilibrer la vision des perspectives et pour traiter avec les avis souvent offerts. Enfin, dans mes rencontres avec les deux groupes, l'établissement d'une relation de confiance et d'une communication efficace est un défi constant.

Travailler avec les marginalisés : Engagements éthiques

J'ai été amenée vers ce travail par l'activisme et un souci pour le bien-être des pauvres. J'espère que ma recherche peut contribuer à attaquer quelques-unes des inégalités qui existent et qui forcent l'exclusion des personnes et aussi à attirer l'attention sur les façons dont les politiques souvent écrites de bonne foi avec des objectifs humanitaires, contribuent en fait à empêcher une meilleure qualité de vie pour plusieurs. En atteignant ces buts, je ne suis pas dégagée émotionnellement de mon travail ce qui fait que travailler dans un camp de réfugiés en Tanzanie ou avec les enfants de la rue qui ont traversé la frontière à Melilla, Espagne, a été une expérience difficile pour moi.

La difficulté réside grandement dans la définition de mon rôle en tant que chercheur. Il est difficile de croire que ma dissertation à propos de l'asile et de la sécurité des frontières puisse faire une différence dans la vie quotidienne des enfants lorsqu'on est confronté à leur condition de pauvreté abjecte (malgré l'espoir et l'action). La réalité est que cela n'aura aucun impact. Je me sens inconfortable avec le fait que les données que je recueille de mon travail avec eux sont plus bénéfiques pour moi que pour les individus avec lesquels je travaille. Cet inconfort, qui inclut un sentiment de culpabilité, a des manifestations pratiques puisque je suis fréquemment incapable de faire une différence dans leurs vies, même si je le désire. En plusieurs occasions, je me suis trouvée en situation d'observateur, mais sans pouvoir pour prendre quelque action que ce soit. Lorsqu'on me demande de l'aide pour obtenir des papiers d'identité, par exemple, ou pour faire poser une nouvelle porte à une maison, ma réponse doit toujours être que je ne peux rien faire. Ceci est également très difficile à prendre. C'est cependant nécessaire parce que faire autrement pourrait mettre en danger ma position en tant que chercheur (incluant ma permission d'être présente) et pourrait amener des conséquences négatives que mon expérience jusqu'à présent limitée ne me permet pas de prévoir.

J'ai fait face à cet inconfort et à ce sentiment de culpabilité en maintenant ce que je considère être une éthique de base face à mon engagement. Premièrement, j'ai passé beaucoup de temps à me souvenir que bien que je ne sois pas en mesure d'aider les individus que je rencontre, je suis dans une position où il se peut que je sois capable d'amener du changement au niveau des politiques et donc de possiblement aider ceux qui viendront après moi. J'ai aussi décidé qu'en plus de ma thèse, je produirai un rapport pour chaque site - Tanzanie, Espagne, Maroc - dans lequel je résumerai mes conclusions et où je soulignerai des points particuliers soit d'inquiétude soit de succès. J'enverrai ces rapports à mes participants, incluant les stratèges politiques et les organisations qui travaillent en migration. J'entends m'assurer que les inquiétudes au niveau individuel que les gens m'ont indiquées sont incluses dans ces rapports. De cette façon, il se peut que je puisse avoir un impact vers un changement positif.

Deuxièmement, un engagement éthique implique que je dois être honnête en tout temps à propos de mon rôle et de ce que je peux (ou ne peux pas) faire. Je ne fais jamais de promesses que je ne peux pas +tenir, je n'ai jamais promis de "faire ce que je peux" pour aider quelqu'un, puisque je reconnais que ceci n'est qu'apaisant. J'ai aussi essayé de reconnaître ce que je peux faire, qui est de permettre à mes participants d'avoir leur mot à dire à travers mes rapports. Mes questions sont ouvertes et durant chaque entrevue, je donne l'opportunité aux participants de prendre l'initiative et de souligner non ce que je pense être le problème important, mais ce qu'ils pensent que c'est. Afin de permettre que leur voix soit entendue, je dois à tout instant résister à la tentation de mettre les déclarations dans mes propres mots ou de modifier ces déclarations afin qu'elles aient "plus d'impact". Je reconnais que j'apporte une perspective particulière à mon travail et qu'en ne faisant que choisir les déclarations à inclure et souligner, je superpose ma propre voix à celles de mes participants. En admettant ceci, j'espère minimiser tout impact négatif que je pourrais avoir et contribuer à faciliter le dialogue entre les personnes marginalisées et la communauté politique.

Finalement, j'ai essayé de travailler dans un but éducatif. J'ai privilégié l'accès à l'information publique puisque j'avais le temps et les ressources pour être bien informée sur les détails de l'histoire et de la politique dans la région. Surtout en ayant affaire à la population marginalisée, ceci veut souvent dire que bien que je ne sois pas mieux informée au sujet de la vie en tant que migrant, je peux en connaitre plus au sujet des processus bureaucratiques et des documents avec lesquelles migrants doivent composer. En réponse aux demandes d'aide, j'ai été en mesure de donner des avis informés et d'aider les gens à trouver ce qu'ils devaient faire eux-mêmes - à qui ils devraient parler et quels droits et obligations ils avaient. J'espère ici permettre une solution à plus long terme pour les individus. De plus, cela me permet de redonner à ces gens sans compromettre ma position en tant que chercheur.


Rencontre avec le pouvoir : Prendre conseil?

Faire des entrevues avec l'élite a été une expérience intéressante pour moi puisque cela a mis en lumière quelques-unes des façons dont ma position en tant que jeune femme chercheur a un impact sur ma recherche.

Les "élites" de mon étude sont à la fois des stratèges politiques et des exécutants. Jusqu'à présent, la majorité de ces individus ont été des hommes et ont occupé leur poste pour une durée minimum de deux ans. Je me suis aperçue que ceci établit une certaine dynamique de pouvoir pour moi. Ma jeunesse et mon inexpérience relative dans le domaine, ajoutés au fait que je sois une femme ont fait que lors des entrevues, j'ai dû faire face à l'opinion selon laquelle je ne sais pas ce que je fais et que c'est le rôle de mes participants de m'instruire.

Ceci a été un défi personnel pour moi comme d'essayer de mériter le respect des personnes avec qui je travaille. Cependant et peut-être de façon plus importante, cela a affecté ma collecte de données. Certaines des questions que j'avais posées ont été ignorées et on m'a dit que je ne posais pas les bonnes questions. Plus fréquemment, mes participants élite me donnaient des "conseils" sur la façon de discuter avec les populations marginalisées. On m'a dit quel étaient les problèmes à étudier en se basant sur ce qui était "réellement important", quelles questions poser et on m'a averti que "ces gens" (les migrants, et quelquefois d'autres élites "plus biaisées") me mentiraient pour conserver leur propre avantage stratégique. On m'a aussi indiqué comment comprendre et interpréter les données.

Je me suis aperçue qu'il était difficile de trouver un juste milieu entre un scepticisme sain et prendre les personnes au mot. Il a été difficile aussi de contester l'information contradictoire sans violer la confidentialité d'autres participants. La flexibilité est une partie importante du travail sur le terrain et va jusqu'à être capable d'ajuster les questions et les approches. Jusqu'à quel point cependant, dois-je ajuster les questions que j'entends poser en me basant sur l'avis de mes participants "experts"? Généralement, je dois ajuster mes questions en réponse à l'information que je reçois durant les entrevues et lors de l'observation. Si on me ment stratégiquement, cependant, je ne suis pas sure jusqu'à quel point le processus est fructueux.

Il n'y a pas de solution claire à ce défi. Plutôt, cela requiert une évaluation et une réévaluation constante. Je suis demeurée concentrée sur mon plan initial. Dans la conception d'entrevues, je continue à avoir une approche flexible. Cependant, lorsque j'ajuste les questions, je n'en enlève pas, j'en ajoute si nécessaire. Ceci maintient une base de constance à travers les entrevues et m'aide à ne pas me faire induire en erreur. Aussi, puisqu'une large portion de ce que j'étudie est les attitudes et les idées des acteurs, les avis que je reçois, vers qui ces avis sont dirigés et les attitudes que cela révèle sont devenus une partie précieuse des données recueillies.


Aspects pratiques de la confiance : Langue, présence et consentement

Les aspects pratiques de faire de la recherche dans un autre pays posent des défis quotidiens. Le plus grand de ceux-ci a été la langue. C'est quelque chose auquel je dois faire face tous les jours et à chaque point de contact tant au travail que dans la vie de tous les jours. Je ne parle qu'un espagnol de base et en dépit d'une préparation avant mon départ, j'ai dû faire face à une courbe d'apprentissage très abrupte. Bien que je parle français, l'arabe est la langue dominante dans le nord du Maroc où je passe le plus clair de mon temps. De plus, les populations migrantes avec qui je travaille ne parlent qu'un français limité. Ajouté à cela, je rencontre plusieurs différents groupes de migrants africains subsahariens qui parlent une variété de dialectes locaux. Ceci crée des problèmes non seulement en communication et en compréhension, mais aussi pour gagner la confiance de mes participants.

J'ai traité ce défi de plusieurs façons. Le plus important est que j'ai considéré les barrières de langue auxquelles je dois faire face avec bonne humeur. Je me suis aperçue que les gens sont très réceptifs si vous êtes prêt à essayer de communiquer en espagnol et à rire de vous-même. De plusieurs façons, la barrière de la langue m'a permis de briser d'autres barrières sociales puisque mes efforts (et mon rire) ont rapidement établi une relation positive avec les personnes que j'ai rencontrées. Mes entrevues ont toutes été faites en anglais ou en français, mais mes efforts initiaux en espagnol ont aidé les gens à relaxer.

Cette facilitation d'une relation plus ouverte m'a également aidée à gagner la confiance de mes participants. Pour les élites, il semble que cela renforce mon statut en tant qu'étudiante et étrangère, ce qui a permis aux gens d'être plus ouverts à discuter de problèmes sensibles. Pour les populations marginalisées, mes problèmes avec la langue de l'Espagne ressemblent aux leurs et ceci a établi un terrain d'entente entre nous.

La confiance a aussi été un problème sérieux pour expliquer ma présence et gagner le consentement des groupes marginalisés que j'ai rencontrés. Je me suis aperçue que plusieurs des migrants vivent dans un état avancé de peur et sont sérieusement inquiets des conséquences de discuter avec moi. Je me suis attaquée à ce problème en leur offrant des façons de me contacter ainsi que de l'information simple et directe- tant verbale qu'écrite- qui précise qui je suis et ce que je fais. J'avais initialement prévu d'enregistrer toutes mes entrevues, mais le niveau d'inconfort que cela créait m'a fait mettre de côté l'enregistreuse et j'ai commencé à rapidement améliorer ma vitesse de prise de note et ma précision.

Tout considéré, j'ai constaté que mon travail sur le terrain m'a ouvert de nouvelles perspectives. Lorsque je me préparais à débuter ma recherche pour ma thèse, j'ai délibérément conçu le projet aussi large que possible avec l'intention d'utiliser mes études de doctorat non comme un projet indépendant, mais plutôt comme la base d'une carrière dans ce domaine. Jusqu'ici, je sens que je me dirige vers ce but et cela me permet de rencontrer des personnes exceptionnelles et inspirantes.

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