Consortium canadien sur la sécurité humaine
Erin Jessee - Notes du Rwanda
Photos: Marc Ellison, www.researchrwanda.com
Jusqu'à présent, j'ai passé quatre mois au Rwanda afin d'effectuer la recherche de terrain pour mon projet de thèse. Celui-ci vise à examiner un phénomène que j'ai appelé "intention marquée" où les auteurs de crimes utilisent la violence symbolique pour marquer physiquement les corps de leurs victimes afin de communiquer le statut perçu des victimes comme membres d'un groupe non désiré. J'ai effectué des entrevues à cette fin avec des survivants et avec des auteurs du génocide rwandais de 1994. Après avoir complété six mois de recherche ici, je me rendrai en Bosnie pour entreprendre la seconde phase de ce projet comparatif. Les données résultant de ce travail sur le terrain devraient pouvoir fournir une base valable pour améliorer l'analyse des témoignages et des preuves physiques habituellement utilisées pour établir l'intention de génocide par les auteurs des crimes perpétrés au Rwanda et en Bosnie. Ce travail pourrait également servir de cadre théorique pour l'étude de la prévention du génocide en relation avec les tensions ethniques et religieuses en expansion dans la République démocratique du Congo et au Kosovo, régions où les conflits actuels sont intrinsèquement associés respectivement aux génocides du Rwanda et de la Bosnie. Finalement, on espère que ce projet encouragera une recherche combinée plus approfondie entre les disciplines d'histoire orale, d'anthropologie, de loi internationale et d'archéologie médico-légale. Mon travail sur le terrain m'a jusqu'à présent donné une meilleure appréciation de la façon d'atteindre ces objectifs.
En dépit du succès d'ensemble de mon travail sur le terrain jusqu'à présent, j'ai néanmoins éprouvé plusieurs difficultés dans la poursuite de mes objectifs de recherche. L'une des plus importantes est de bâtir un climat de confiance avec mes participants. En tant qu'étrangère qui ne parle pas couramment le Kinyarwanda, je dois recourir à des interprètes pour la plupart des communications avec mes participants. Ceci fait qu'il est parfois difficile d'établir une relation de confiance. De plus, mes participants continuent à avoir peur que je sois une journaliste ou une espionne pour le compte de la police. J'essaie de contrer cette méfiance en permettant à mes participants de me poser des questions sur moi-même, sur mes intérêts de recherche et sur les buts à long terme de ma recherche, entre autres. De plus, je rencontre et interroge chaque participant au moins trois fois sur une période de plusieurs semaines afin de leur permettre de s'habituer à ma présence et à mes questions. Finalement, à la fin de chaque entrevue, je permets à mes participants de parler des problèmes qui les intéressent ou qu'ils pensent être importants pour la compréhension de leurs expériences durant et après le génocide. De telles méthodes donnent un air de familiarité à mes visites et me permettent de surmonter certaines des difficultés auxquelles font face les chercheurs étrangers travaillant à court terme.
Un second problème qui est apparu est celui d'un partage d'autorité avec mes participants lorsque je fais l'analyse des données qui émergent de leurs entrevues. Bien que j'essaie toujours de confirmer les conclusions préliminaires que j'atteints à la suite d'un groupe donné d'entrevues avec un même participant, ce procédé peut être très compliqué lorsqu'on a affaire à des génocidaires reconnus coupables, qui généralement taisent beaucoup d'information à propos des crimes qu'ils ont commis. Bien que j'essaie toujours d'effectuer des entrevues avec des coupables de génocide de Catégorie Un (ceux qui ont encouragé l'idéologie du génocide ou qui ont commis des atrocités majeures telles qu'une tuerie ou un viol) qui ont avoué leurs crimes, je me rends compte que souvent leurs confessions ne sont liées qu'à certains types de crimes tels que du pillage, des coups et de l'euthanasie. Il est très rare de trouver des gens qui vont admettre avoir participé à des massacres ou avoir commis d'autres crimes extrêmes tels des viols ou de la torture, bien qu'ils vont souvent dire qu'ils ont observé d'autres personnes en train de commettre de telles atrocités. À cause de cela, j'essaie toujours de trianguler l'information que je reçois durant mes entrevues avec des génocidaires avec les données détenues par les prisons et les juridictions gacaca afin d'obtenir une meilleure vision des preuves contre eux en relation avec le large éventail d'inculpations auxquelles ils font face. Donc, le fait de partager l'autorité, bien qu'idéale lorsqu'on effectue des entrevues avec d'autres types d'informateurs, est souvent impossible avec les génocidaires à cause de leur répugnance à avouer entièrement et à penser aux motifs qui les ont poussés à commettre certains crimes. Cependant, j'en suis finalement venue à la conclusion que bien qu'il soit nécessaire de partager l'autorité sur certains faits et conclusions vérifiables à propos de l'histoire de vie des génocidaires, par exemple, il arrive que je sois intentionnellement mal informée et donc je dois me fier à d'autres formes de données pour vérifier ou nier certains aspects de leurs narrations sans exprimer mon manque de confiance envers mes participants. Comme telle, l'autorité partagée n'est pas toujours possible. J'entends donner une conférence au centre Concordia d'Histore orale et de récits numérisés et publier un article sur ce sujet après avoir terminé mon travail sur le terrain.
Finalement, ma méthodologie originale m'a causé plusieurs problèmes que j'ai dû résoudre. Au départ, je prévoyais faire des entrevues avec au moins 20 individus (10 survivants et 10 auteurs de crimes) dans chaque pays, représentant une diversité de contextes. Au début de mon travail sur le terrain au Rwanda, il est rapidement devenu évident que 20 groupes d'entrevues ne fourniraient pas assez de matériel pour justifier mes conclusions. Je dois donc viser à compléter un minimum de 60 entrevues (30 survivants et 30 auteurs de crimes) dans chaque pays. De ceux-ci, la moitié des personnes de chaque catégorie devraient être des femmes afin d'avoir une meilleure idée du rôle que le sexe des participants a joué durant le génocide.
Un second problème méthodologique a trait à mon désir de participer à temps partiel aux exhumations médico-légales qui ont lieu au Rwanda et en Bosnie afin de déterminer s'il est possible de trouver des preuves relatives à la signification culturelle inhérente aux formes de violences spécifiques en examinant les charniers et autres scènes de crimes similaires résultant de ces génocides. Bien que cet aspect de mon travail sur le terrain pourra toujours être complété en Bosnie, il s'est avéré que cela présentait un défi inattendu au Rwanda. Le gouvernement rwandais actuel ne permet pas que des enquêtes médico-légales internationales soient tenues, bien qu'il permette que des exhumations organisées localement pour des fins de rapatriement et de sépulture respectueuses aient lieu. De ce fait, il a été impossible jusqu'à présent pour moi d'assister à une exhumation. De même, il m'a été extrêmement difficile de trouver des rapports d'archives de l'exhumation faite par Médecins pour les Droits Humains (Physicians for Human Rights) à Kibuye en 1996. Ce fut la seule exhumation médico-légale internationale qui a eu lieu après le génocide de 1994 et elle fut si traumatisante pour la communauté locale que toute autre enquête subséquente a depuis été refusée. Donc, je devrai compter sur des entrevues additionnelles avec des experts médico-légaux impliqués dans cette enquête et sur les rapports d'archives de Médecins pour les Droits Humains (Physicians for Human Rights), afin de mieux comprendre le genre de preuves qui peuvent être disponibles à la suite de cette exhumation.
En me basant sur mes expériences actuelles, la plus importante leçon tirée jusqu'ici de mon travail sur le terrain est qu'il me faut demeurer flexible dans les attentes et dans la méthodologie. J'ai dû constamment m'adapter aux circonstances changeantes au niveau du climat politique du Rwanda de même qu'aux intérêts de mes participants. Et bien que le cadre global de ma recherche demeure le même, j'en suis venue à suivre plusieurs différentes tangentes, dont plusieurs se sont révélées être extrêmement bénéfiques pour ma compréhension de la culture, de l'histoire et de la politique rwandaise. De plus, ma formation interdisciplinaire m'a permis d'employer une vaste gamme de méthodes pour recueillir et vérifier l'information, incluant l'observation et la participation ethnographique, l'histoire de vie orale, les entrevues thématiques et l'analyse d'archives. Par suite de ces expériences, je recommanderais certainement l'utilisation de méthodes interdisciplinaires aux futurs chercheurs, puisque cela permet l'acquisition de données abondantes et une meilleure compréhension de la communauté et du phénomène sur lequel on enquête, particulièrement dans les cas où l'étude des conflits et de la sécurité humaine est concernée. De même, les conversations avec les personnes impliquées dans la perpétration d'abus massifs des droits de l'homme, de même qu'avec ceux qui ont survécu à de telles atrocités, sont d'une valeur inestimable pour mettre en lumière le contexte culturel de tels événements.








