Consortium canadien sur la sécurité humaine
Elinor Bray-Collins - Notes du Liban
“Si vous pensez que vous comprenez le Liban, cela veut dire que l'on ne vous l'a pas expliqué correctement”.
(Universitaire libanais, lors d'une conférence organisée par le "Carnegie Endowment for International Peace" à Washington DC en août 2006)
L'illusion de l'ouverture
À certains égards, le Liban est un endroit extrêmement accessible pour y conduire une recherche universitaire - tout spécialement si cela concerne la politique. Contrairement à plusieurs pays de la région, on constate une grande ouverture lorsqu'il est question de discuter de problèmes politiques, ce qui fait en sorte que d'engager une conversation avec des gens au sujet des événements en cours est facile et souvent agréable. Comme plusieurs Libanais vous le diront, c'est une sorte de "passe-temps national".
C'est un petit pays, mais celui-ci reçoit beaucoup d'attention internationale et de financement. Il n'est pas rare d'y rencontrer, et même de pouvoir discuter avec des personnalités très connues ou de haut niveau qui sont actives au sein de la politique internationale - que ce soit avec des agences internationales, des gouvernements ou des ONGs. Ceci est également vrai pour les personnalités politiques nationales. Obtenir une entrevue avec un ancien président, une première dame ou la soeur du premier ministre décédé, par exemple, est tout à fait dans le domaine du possible au Liban. De plus, il est souvent facile d'obtenir les informations pour contacter ces individus. Souvent, on vous propose les noms et numéros nécessaires à la fin d'une entrevue, en vous offrant également d'utiliser le nom de la personne qu'on vient d'interviewer comme porte d'accès. Ce type d'expérience de recherche est assez courant. Toutefois, ce niveau d'ouverture a ses limites et pose certains défis.
Une société saturée de recherche
Puisque le pays est envahi de journalistes étrangers, d'universitaires, d'agences internationales et d'ONGs, les entrevues peuvent facilement être obtenues. Il y a cependant une limite au type d'information que vous pouvez recueillir. Il n'est pas inconcevable que la personne avec laquelle vous discutez ait déjà parlé à une demi-douzaine d'autres chercheurs durant la semaine, plusieurs de ceux-ci travaillant sur des projets de recherche extrêmement similaire au vôtre. Ceci peut quelquefois faire en sorte, et c'est compréhensible, que les réponses à vos questions semblent être du réchauffé. Cela peut également rendre de plus en plus difficile l'obtention d'un niveau d'engagement véritable. Les chercheurs étrangers vont et viennent et la plupart ne reviennent pas. Établir des liens à long terme avec des gens et des informateurs demande simplement du temps. Une femme m'a expliqué en s'excusant qu'elle avait investi beaucoup de temps à discuter avec des chercheurs - des personnes de l'Ouest en particulier - avec l'espoir que ceux-ci pourraient faire connaître une vue "plus précise et nuancée" des problèmes à leurs propres compatriotes. Mais, à plus d'une occasion, elle a été déçue de constater qu'ils donnaient une fausse idée de la situation - d'après son point de vue - ou bien, ils disparaissaient, sans jamais plus donner signe de vie. Par conséquent, sa politique était de ne donner des entrevues que si elle était plus sûre que l'enquêteur semblait avoir un intérêt réel et à long terme dans ces problèmes.
Les limites à l'accessibilité sont que malgré le fait que vous pouvez obtenir une entrevue, vous risquez de ne pas obtenir l'information recherchée. Presque tout le monde acceptera de vous rencontrer, mais ce qu'ils sont disposés à divulguer est une autre histoire. Ceci est lié à l'un des paradoxes du Liban en général. C'est un pays qui est profondément divisé et le fait qu'il est en mesure de demeurer stable est largement dû à l'accord entre les communautés de ne pas interférer dans les affaires des autres. Les communautés libanaises confessionnelles (c'est-à-dire sectaires) peuvent être des voisines sur les mêmes terres, mais ce sont des voisines avec de très hautes clôtures. Pourtant, c'est exactement à cause de ces profondes divisions dans la société qu'une liberté et un espace relatifs existent. Puisqu'aucun groupe n'est parvenu à obtenir l'hégémonie et à cause de la présence de cet accord qui permet à chaque communauté de fonctionner de façon autonome, il y a une sorte de "sous-produit" sous la forme d'un espace socio-politique où les choses peuvent se passer: l'activisme, l'organisation, les opinions exprimées, les styles libéraux, le matérialisme, la recherche du plaisir, etc. C'est en partie à cause de cet espace (et pour d'autres raisons décrites ci-dessus) que les chercheurs au Liban peuvent rencontrer plusieurs personnalités intéressantes relativement rapidement - ceci est particulièrement vrai si vous étudiez les problèmes de la société civile. L'exploration de la dynamique interne d'une communauté sectaire donnée, cependant, pose un défi accru et il vous arrivera de frapper un mur plus souvent et plus rapidement. Donc, il est relativement facile d'avoir une vue générale de la dynamique sectaire et des politiques de la société civile, mais l'exploration des problèmes internes et des divisions auxquels une communauté particulière a à faire face, et de ce fait l'obtention d'une image plus complète de la politique sectaire, prends simplement beaucoup plus de temps et d'engagement.
Essayer de vérifier - Quelles sont les statistiques?
Un autre défi d'effectuer une recherche au Liban est la difficulté d'obtenir des statistiques et données quantitatives fiables. Les récits sont fascinants et faciles à obtenir, mais les statistiques concrètes, le nombre actuel des membres et leur confessionnalité sont beaucoup plus protégés ou totalement inexistants.
Les statistiques officielles sont généralement un problème compliqué au Liban puisque le pays n'a pas recueilli de données officielles sous la forme d'un recensement national depuis 1932. Le recensement est un sujet politiquement sensible parce que le système politique actuel et la distribution du pouvoir politique entre les différentes communautés sectaires sont basés sur la taille de la population de ces communautés - et la distribution actuelle est différente de la réalité démographique actuelle, comme presque tout le monde le sait, mais que personne ne veut l'admettre. Si un recensement national était fait, il démontrerait sans l'ombre d'un doute que la minorité chrétienne qui détient 50 % du pouvoir politique représente en fait beaucoup moins que 50 % de la population du Liban et que les chiites avec la plus petite représentation politique des trois groupes minoritaires les plus importants possède la plus grande population. En effet, ces ratios déséquilibrés ont été l'une des causes principales de la guerre civile au début des années 70. À cause du manque de données d'association et de recensement national et de plusieurs autres raisons, l'obtention systématique de données fiables sur le Liban peut être difficile.
Ceci est également vrai avec plusieurs ONGs, mouvements et partis politiques et était souvent le cas avec les partis/mouvements politiques que j'ai rencontrés. Les dirigeants de l'aile jeunesse expliquaient verbalement certains des aspects des structures de leur parti/mouvement, mais puisque leur parti était souvent "en construction" (d'après eux), la vérification des données descriptives avec la documentation n'était pas possible (ou du moins, pas durant ce voyage de recherche). Le même phénomène se produit avec le nombre de membres. Aucun des représentants que j'ai rencontrés n'a été en mesure de me fournir des statistiques sur le nombre de membres actuels bien qu'ils prétendaient que ce nombre était dans les milliers et qu'il s'accroissait de jour en jour. De plus, personne ne pouvait me fournir des statistiques sur l'identité confessionnelle de ces membres. Les partis que j'ai rencontrés attirent et sont surtout organisés d'après les confessions religieuses. Cependant, plusieurs de leurs représentants ont énormément insisté sur le fait que leur parti incluait également des jeunes d'autres sectes. Ceci était dans le but de souligner qu'ils n'étaient "pas sectaires", qu'ils défendaient les questions qui étaient supportées par les individus d'autres communautés religieuses. Dans ce cas également, les données quantitatives n'étaient pas disponibles pour vérifier cette affirmation. Lorsque ces prétentions étaient contre-vérifiées dans d'autres entrevues, on disait souvent qu'elles étaient exagérées. Quand même, le fait que plusieurs des personnes interrogées mettaient énormément d'emphase sur ce point est une trouvaille en elle-même et soulève d'intéressantes questions de recherche. Cette vérification demandera cependant plus de temps et une recherche plus approfondie.
Éclaircir les contradictions (apparentes)
La question de contre-vérification ou de validation est reliée à un défi de recherche connexe. Je suis en train d'explorer comment et pourquoi les jeunes sont de plus en plus attirés dans des mouvements sectaires politiques, ce que tous les rapports semblent indiquer. Durant les entrevues, cependant, les jeunes ne parlent pas directement de leur sectarisme. Dans certains cas, il se pourrait qu'ils n'en soient pas conscients, dans d'autres, il se pourrait que ce soit parce qu'ils ont appris que la "bonne" réponse à donner (surtout à un étranger) est que vous ne croyez pas au sectarisme. D'autres encore ne croient pas du tout au sectarisme ou ne supportent pas le fait que le sectarisme qu'ils voient divise leur pays. Je suppose que toutes ces hypothèses sont bonnes.
Quelle que soit la raison, les jeunes adoptent un "nationalisme civique" dans leurs commentaires et réponses aux questions en dépit de leur comportement de plus en plus sectaire. On m'a souvent dit en entrevue "ce ne sont pas nous qui sommes sectaires, ce sont les autres". Ou, "nous sommes Libanais - nous nous battons pour tout le peuple du Liban". Démêler les multiples significations de ces affirmations fait partie de mon projet. C'est à la fois une trouvaille et un défi méthodologique. En 1976, Kamal Jumblatt a dit ceci à propos des Libanais : "Cette société n'est pas une société dans le vrai sens du terme parce qu'il n'existe pas de communauté libanaise. Il n'y a aucune unité sociale libanaise. Le Liban est une collection de sectes et de communautés socioreligieuses. Donc, ce n'est pas une société, ni une communauté, ni une nation. Le nationalisme libanais n'existe pas".
Ma recherche, cependant, suggère quelque chose de différent. Une partie de ce que j'ai vu au sein de la jeunesse était un nationalisme libanais émergeant. Bien qu'il soit seulement superficiel et qu'il manque de substance, c'est néanmoins quelque chose d'assez différent de ce qui prévalait durant les années avant et durant la guerre. La question est de savoir comment démêler, tant méthodologiquement que théoriquement, ce qui semble être un sens émergeant (bien que superficiel) du nationalisme libanais au sein de la jeunesse, à partir de leur comportement de plus en plus sectaire. En effet, bien qu'ils soient opposés à proclamer un sentiment sectaire et des nationalismes religieux particuliers (chiites, maronites, etc.), ces jeunes semblent se disputer sur ce qu'est le Liban - et pour le droit de le représenter.
Mon expérience d'observateur lors des élections à l'université américaine de Beirut (AUB) est un bon exemple de ce fait. Durant les entrevues avec les candidats étudiants, ceux-ci décrivaient souvent ce qui semblait être au départ des idéaux de nationalisme civique libanais. Comme je regardais les milliers d'étudiants qui se réunissaient à l'extérieur du hall au AUB en attendant les résultats de l'élection, ce qu'ils voulaient dire est devenu clair dans mon esprit. Les étudiants étaient physiquement divisés entre les deux coalitions qui maintiennent le Liban dans son impasse actuelle. La coalition du 8 mars (la coalition plus ou moins anti-ouest) à ma gauche et celle du 14 mars (la coalition plus ou moins pro-ouest) à ma droite. À un certain point, la coalition du 8 mars a traité celle du 14 mars de "sionistes " - l'insulte suprême et un coup direct à leur alignement politique avec l'ouest. Le groupe du 14 mars a répondu en commençant à chanter l'hymne national libanais.
"Ils affirment leur identité libanaise" me dit un journaliste. Donc, en réponse, que fit le groupe du 8 mars? Ils commencèrent à chanter l'hymne national libanais eux aussi - seulement plus fort. Ce qui s'est passé était, en fait, un "concours de chant" d'hymne national entre ces jeunes libanais, chaque côté compétionant pour être plus libanais que son homologue, chaque côté imitant, apprenant et pratiquant les divisions sectaires de la vieille élite politique. Chaque côté avec des réponses concurrentes à la question : "Quel Liban aura le dessus?"
C'est un aspect fascinant de l'étude, mais aussi un qui présente le défi de créer des questions d'entrevues prudentes afin de pouvoir distinguer et démêler l'information qui semble contradictoire sur la façon dont les jeunes comprennent leur pays.
En conclusion
Ces problèmes de travail sur le terrain présentent à la fois des défis et des opportunités à ma recherche courante au Liban. Dans un sens, la discussion ci-dessus décrit une série de paradoxes qui sont typiques du Liban lui-même, c'est-à-dire: de profondes divisions de société qui, peut-être ironiquement, amènent un haut degré d'accessibilité et une ouverture relative. Cela engendre aussi un sectarisme grandissant qui résulte en un nationalisme libanais émergeant, bien que superficiel. Ces paradoxes sont fascinants et offrent un défi méthodologique. De façon plus importante, peut-être, ce que ces défis de travail sur le terrain révèlent ne sont pas seulement les problèmes d'organisation méthodologique, mais le caractère incomplet de la théorie à cette étape de ma recherche. En effet, ce qui ressort de la discussion ci-dessus - et ce que j'affronte dans ma propre recherche est la nécessité d'avoir une méthodologie qui supporte et émerge d'un canevas théorique solide. C'est l'étape suivante de ma recherche: théoriser sur ce que ces énigmes signifient à propos des jeunes dans les sociétés sectaires. Cette étape aidera à classer les défis méthodologiques (surtout à propos des problèmes concernant le "nationalisme émergeant") auxquels je suis confronté avec un projet qui, jusqu'ici, se base surtout sur les données d'entrevues. La difficulté à obtenir des données statistiques fait que les entrevues sont une source clé d'informations. Mais, la préparation de celles-ci est un art délicat surtout dans un endroit où les paradoxes et la contradiction sont un modus operandi.
