Consortium canadien sur la sécurité humaine

Shane Barter - Notes d'Indonésie

Les recherches sur le terrain que j'ai effectuées dans le cadre de la bourse de recherche sur la sécurité humaine ont eu lieu en Indonésie en janvier et février 2008 et des recherches subséquentes auront lieu aux Philippines du Sud et dans la Thaïlande du Sud. J'ai passé une semaine à Jakarta pour rencontrer des universitaires et des fonctionnaires, puis un mois à Aceh pour des entrevues (Banda, village de Saree et Bireuen). Mon travail à ces endroits consistait surtout en des entrevues avec des dirigeants locaux (chefs, religieux, rebelles) au sujet des processus de paix des villages.

1) Le problème principal de mes recherches sur le terrain portait sur la traduction et les relations entre les sexes. J'ai décidé d'embaucher un interprète à Aceh, spécialement pour les villages où la langue nationale n'est pas parlée. Je travaille habituellement avec des étudiants qui bénéficient de l'expérience (et de la paie) plus que les interprètes professionnels. Ils peuvent coûter moins cher et font souvent un meilleur travail au niveau des termes et concepts politiques. Pour ce voyage, j'ai embauché Risna, une activiste étudiante que j'ai rencontrée à travers les réseaux des ONGs. J'ai compris dès le début qu'un homme étranger travaillant avec une femme pouvait être un problème, donc j'ai décidé qu'elle ne travaillerait avec moi qu'à Banda et dans le village de Saree, où mes amis des ONGs avaient un réseau bien établi, étaient Libéraux selon les normes des villages et où nous pouvions demeurer avec un grand groupe de personnes. Pour Bireuen, j'ai trouvé un autre interprète.

Un chercheur mâle et une interprète féminine sont beaucoup plus litigieux que je l'avais anticipé. L'école de Saree était fermée, donc la seule personne à cet endroit était le jardinier. Ceci faisait en sorte qu'il y avait beaucoup de place pour nous dans leurs dortoirs, mais qu'il n'y avait pas la masse critique de gens que nous espérions. On a demandé à Risna de dormir seule dans un dortoir séparé situé à 50 m de là, puisque les hommes et les femmes ne devraient jamais dormir près l'un de l'autre. Risna a protesté qu'elle avait plus peur de dormir seule près de la jungle que de dormir dans la même chambre que deux hommes. Elle croyait que son droit de se sentir en sécurité était plus important que les normes culturelles des habitants d'Aceh, mais à la longue, elle a dû céder.

L'endroit où elle dormait n'avait pas vraiment d'importance. De voir une femme locale et un étranger travaillant ensemble était suffisant pour causer de l'émoi. Trois jeunes villageois sont arrivés un soir, accusant Risna d'inconvenance. Le problème a été résolu rapidement et n'a pas eu de conséquences, sauf que Risna s'est sentie rejetée. Je ne pouvais pas discuter avec eux, même si je le désirais, afin de ne pas nuire à la réputation de l'École de Saree. Deux problèmes ressortent de cette situation. Premièrement, les jeunes assumaient qu'une femme musulmane travaillant avec un homme étranger représentait une impropriété morale, quelles que soient les précautions que nous prenions. Chacun de nous était marié et heureux en mariage, et nous faisions bien attention de ne jamais être seuls ensemble, mais les bavardages des villageois sont difficiles à éviter même avec une planification raisonnable. Deuxièmement, ce n'était pas moi qui étais critiqué. Seule Risna était ciblée comme ayant des moeurs sexuelles libres; personne ne m'en voulait, même, personne ne m'en parlait. C'est la femme qui subit l'odieux des règles culturelles dans cet exemple, ce qui est très important à prendre à considération pour un chercheur sur le terrain.

La confrontation était l'oeuvre de quelques jeunes hommes seulement. Même les professeurs islamiques locaux qui étaient conservateurs croyaient que c'était stupide et s'en sont excusés. Mais c'est la réalité de travailler dans des pays en développement. Je ne connais pas la solution. Ce serait incorrect de faire de la discrimination envers les femmes lorsqu'on embauche des interprètes, surtout lorsque celles-ci vivent là et comprennent les normes en jeu. Mais il est plus facile d'embaucher des interprètes / guides / conducteurs du même sexe que le chercheur, même si les femmes interprètes sont souvent plus faciles à trouver, et que les guides / conducteurs sont presque toujours des hommes. Je suppose que j'ai appris qu'un préjugé envers le même sexe est utile, surtout lorsqu'on travaille dans des villages, mais je refuse également de ne pas embaucher une femme lorsqu'elle est compétente et qu'elle connait le contexte culturel. Je ne recommande pas de trop confronter le sexisme sur le terrain, mais je ne recommande pas non plus de ne pas s'y plier.

2) Le deuxième problème était la santé. Lorsque je suis arrivé à Saree, j'avais mal à la tête, le début d'un horrible problème avec une de mes dents de sagesse. La douleur était très sévère, accentuée par un coup de soleil, un logement éloigné dans le village et la diète. J'ai réussi à trouver un antidouleur générique, mais si la douleur n'avait pas diminué, j'aurais dû changer mes plans et retourner à la maison plus tôt - rien de facile lorsqu'on est loin de la ville, qui elle-même est à quatre étapes de vol de chez nous. La douleur a diminué suffisamment pour me permettre de terminer mon travail et les extractions ont été prévues pour lors de mon retour à la maison. J'ai été chanceux que la douleur intense soit disparue. La leçon: assurez-vous d'avoir quelqu'un à la maison qui a des copies de vos informations de voyage, est capable de changer les plans en cas d'urgence et qui a les permissions et données pertinentes. Changer les plans de voyage est difficile à partir du terrain, et même dans la meilleure des situations, c'est un procédé complexe (c'est-à-dire peut-être que deux vols peuvent être modifiés, mais le troisième est entièrement vendu, ce qui cause des problèmes avec les deux premiers). Si quelqu'un au Canada peut faire les appels téléphoniques et prendre les rendez-vous, cela peut faire une grande différence.

3) La troisième note de recherche sur le terrain a trait au trauma. Bireuen a vécu récemment un conflit séparatiste. Je me suis aventuré avec mon nouvel interprète (masculin) dans quelques villages pour des entrevues et celles-ci se sont révélées productives. Les dirigeants locaux étaient heureux d'avoir de longues discussions au sujet de la paix au village, sentant que leurs années de travail avaient été peu appréciées. Mais, à une occasion, l'entrevue est devenue hors de contrôle et j'ai senti que le dirigeant du village avait été très affecté par l'expérience. Ça se passait bien jusqu'à ce que je lui demande pourquoi il pensant que les universitaires et les combattants tendaient à peu apprécier le rôle des dirigeants du village durant le conflit. Avec cette question, les choses ont changé. Il a tiqué et est devenu visiblement ennuyé. À partir ce ce moment, il a commencé à fulminer contre la façon dont les rebelles avaient oublié les alliés de leur village, comment sa propre mère avait protégé et nourri les membres du GAM durant six mois, et que maintenant, il ne font que de la course dans leurs belles autos. Il nous a été difficile de le calmer et nous ne pouvions pas partir.

Dans ce cas non plus, je ne connais pas la solution. Nous l'avions averti que nous aimerions discuter de sujets sensibles et il semblait très heureux de nous parler. Les autres personnes interviewées n'ont pas réagi de cette façon et la question qui l'a fait déraper ne paraissait pas irréfléchie. Lorsque nous sommes finalement partis, il m'a dit combien cela lui avait fait du bien de se libérer de ces puissants sentiments. Nous lui avons peut-être fourni une libération, ou peut-être avons-nous renouvellé son traumatisme et son amertume. Je suppose que la seule leçon est de faire attention et que si la question provoque de l'émotion, de tout arrêter, de vraiment écouter, afin qu'au moins, l'expérience offre le bénéfice de la catharsis.

4) Un dernier défi est celui de l'argent, même si celui-ci était loin d'être aussi problématique que les autres points. Au départ, lorsqu'on fait de la recherche sur le terrain, surtout avec un interprète, on doit être prêt à dépenser. On s'attend à un transport confortable (ce qui peut inclure la location d'une auto et d'un chauffeur), des chambres d'hôtel séparées (peut-être même des hôtels séparés) pour le chercheur, le chauffeur et l'interprète et de l'argent de poche de tous les jours pour votre équipe. Quand j'achetais des cartes de téléphone, mon interprète les utilisait souvent pour appeler ses amis et ensuite en demandait encore. Si une entrevue se déroule dans un café local, il faut être prêt à payer pour tout le monde, même pour l'entourage du participant. C'est une norme régionale et je m'y étais préparé, mais cela mérite d'être mentionné. Il n'est pas conseillé de couper les coins ronds durant une recherche sur le terrain. Obtenir de la bonne information est un processus dispendieux. C'est l'une des raisons pour lesquelles la bourse de recherche sur la sécurité humaine était indispensable pour ma recherche de terrain.

La recherche sur le terrain nécessite l'accès à de l'argent sonnant. Dans la plupart des pays en développement, on ne peut se fier aux guichets automatiques bancaires (GABs). Les suppléments sont considérables, la plupart d'entre eux n'acceptent pas les cartes canadiennes et les succursales peuvent être rares. Les autres possibilités ne sont guère meilleures : les chèques de voyage sont rarement acceptés et apporter des dollars américains implique de transporter une grande somme d'argent. Au fait, on obtient un meilleur taux de change avec l'argent américain si les billets sont propres, neufs et en grosses coupures. Je transporte toujours des centaines de dollars américains et je complète avec les GABs.

Enfin, voici quelques autres points que j'ai appris lors de ce travail de terrain et d'autres précédents. Premièrement, j'apporte beaucoup de petits cadeaux (les cendriers et la monnaie canadienne sont populaires). Une autre suggestion a trait au moment choisi : je tiens généralement mes entrevues durant les jours de la semaine. Je retourne en ville durant la fin de semaine pour transcrire dans un café-restaurant confortable, puis je retourne dans un village. Une pause entre les séries d'entrevues permet de reposer le chercheur et lui permet de trouver de nouvelles questions. Je recommande également l'utilisation d'un ou deux interprètes, puisque souvent des personnes différentes peuvent traduire les choses différemment, et un seul interprète peut devenir trop familier avec les questions et commencer à prendre l'entrevue en main, fournissant de l'information que vous n'êtes pas prêt à divulguer.

Tout bien considéré, je crois que ma recherche a été très productive et agréable. J'ai pu faire quarante entrevues en cinq semaines (j'ai été chanceux parce qu'il est plus facile de planifier des entrevues avec des dirigeants locaux qu'avec des dirigeants nationaux) et j'ai pu trouver des livres rares, étendre mon réseau, améliorer mes langues et me faire une meilleure idée de la situation durant le conflit. J'espère que ces points seront utiles pour une recherche future sur la sécurité humaine.

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