Consortium canadien sur la sécurité humaine
Edward Akuffo - Notes du Ghana
Introduction
Les deux dernières décennies environ ont été le témoin des pires conflits intra-états dans plusieurs États africains incluant le Rwanda, le Liberia, la Somalie, la République démocratique du Congo, le Chad et le Soudan. Ces conflits intra-états ont causé la mort de centaines de milliers de personnes et en ont déplacé des millions d'autres à travers le continent africain et à l'étranger. La gravité de la souffrance humaine et plus particulièrement le lien entre ces conflits intra-états et l'insécurité humaine qui en découlent face à la paix et à la sécurité mondiale ont amené les gouvernements, les universitaires et certains experts de la sécurité internationale à exiger la protection des non-combattants et à améliorer la sécurité humaine sur le continent africain.
Le Canada est l'un des États dans l'arène mondiale qui a démontré un engagement solide dans ses politiques officielles envers les problèmes de sécurité humaine. Le Canada joue un rôle important dans ce domaine par ses politiques telles que le traité d'Ottawa sur l'interdiction des mines antipersonnel, la doctrine de "Responsabilité à Protéger"("Responsibility to Protect" (R2P)), le processus de Kimberly sur les diamants de la guerre et la Cour Pénale Internationale. Ceux-ci sont particulièrement importants dans le contexte africain et s'ajoutent aux programmes de développement entrepris par l'Agence canadienne de développement international (ACDI) pour améliorer la situation socioéconomique sur le continent africain.
De même, les dirigeants africains ont répondu à la situation sur la sécurité humaine en Afrique par l'introduction d'institutions novatrices pour répondre aux défis auxquels font face les Africains. L'Organisation de l'unité africaine (OUA) est devenue l'Union africaine avec un accent plus important sur la paix et la sécurité, plus spécialement sur la sécurité humaine. Cet effort accru pour porter attention aux problèmes de sécurité humaine est également constaté au niveau subrégional dans des organisations comme la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Il est important de mentionner que les dirigeants africains ont adhéré à cette façon de voir les choses. Par exemple, le Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique (NEPAD) qui a été introduit en 2001 par des dirigeants africains et l'Acte constitutif de l'Union africaine, reconnaissent tous deux la nature interdépendante de la sécurité et du développement ainsi que le besoin de placer l'individu au centre des préoccupations.
Les expériences sur le terrain
Grâce au financement du Consortium canadien sur la sécurité humaine (CCHS), j'ai passé le mois de février au Centre International Kofi Annan de Formation au Maintien de la Paix (KAIPTC) à Accra, Ghana pour procéder à la seconde phase [2] de mon travail sur le terrain dans le cadre de ma thèse de doctorat sur la politique canadienne envers l'Architecture de l'Union africaine en matière de paix et de sécurité (AUAPS) et l'Initiative sur la paix et la sécurité en Afrique de l'Ouest (IPS). L'AUAPS et l'IPS ont été fondées respectivement par l'Union africaine et le Canada pour répondre au déficit de sécurité sur le continent africain. L'AUAPS et l'IPS se sont toutes deux - au moins au niveau théorique et opérationnel - engagées à améliorer la sécurité sur le continent africain.
Le KAIPTC a également servi de base institutionnelle où j'ai mené mes entrevues et autres activités de recherche avec les groupes d'experts africains et les Organisations non gouvernementales (ONGs) à Accra. Le travail sur le terrain m'a permis de continuer l'exploration (a) des facteurs qui influencent la politique canadienne envers l'AUAPS et l'IPS (b) du rôle que la sécurité humaine joue dans la politique canadienne envers l'AUAPS et l'IPS (c) de l'existence d'une vision africaine de la sécurité humaine et si cette vision africaine [3] influence la politique canadienne.
J'étais affecté au Département de Prévention, de Gestion et de Résolution de Conflits (CPMRD) qui est le département de recherche du KAIPTC. Le Canada est l'un des principaux donateurs pour le KAIPTC et commandite présentement quatre cours sur la négociation, la discipline, la logistique, le désarmement, la démobilisation et la réintégration (DDR). Le KAIPTC est un centre bien équipé de formation en maintien de la paix avec des équipements probablement de beaucoup supérieurs à ce qui existe dans les universités et polytechniques dans la région d'Afrique de l'Ouest et probablement aussi dans le reste de l'Afrique. La disponibilité des ordinateurs et d'Intenet est une ressource importante pour y conduire des recherches. Le centre incite également à la recherche à cause de la disponibilité de fonctionnaires avec de l'expertise diverse en problèmes de paix et de sécurité. De plus, le large parrainage des cours de formation par des fonctionnaires gouvernementaux, des membres de la société civile, des ONGs, des groupes d'experts et des universitaires de partout à travers l'Afrique et au-delà est un avantage important pour la poursuite de recherches à ce centre.
Mon travail sur le terrain a été une occasion importante d'interagir avec des agents politiques et par conséquent, j'ai sollicité leur point de vue sur la politique canadienne envers l'AUAPS et l'IPS. Ce qui est plus important, les gens que j'ai questionnés ont démontré une vaste connaissance de la situation de la sécurité humaine sur le continent africain et également de la façon dont le concept lui-même a été déployé par les puissances de l'Ouest incluant le Canada.
Bien que quelques-uns des groupes d'experts, des ONGs et autres personnalités que j'ai questionnés n'ont pas expressément ciblé l'étude de la politique extérieure canadienne envers l'AUAPS et l'IPS, la plupart de ces personnes ont démontré une connaissance très nette de la façon dont la sécurité humaine façonne les politiques du gouvernement canadien. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec la politique canadienne, je réalise que ceci peut être dû à une multitude de facteurs qui vont du manque d'intérêt pour l'étude de la contribution canadienne sur le continent africain, ou la présence écrasante de l'Union européenne, des États-Unis, du Japon et de la Chine en Afrique comparée au faible statut du pouvoir du Canada en Afrique. Il est cependant important de mentionner qu'il y a de l'intérêt pour le travail que l'ACDI effectue dans le domaine de la promotion du développement durable sur le continent africain.
Finalement, ce que je trouve particulièrement important est que plusieurs des personnes que j'ai interrogées ont démontré un intérêt profond pour les problèmes sur lesquels j'enquête. Il semble également y avoir un intérêt renouvellé de la politique canadienne au niveau de la sécurité humaine. Bien que plusieurs personnes s'accordent sur le fait que le Canada n'est pas un acteur de premier plan sur le continent africain, l'image que le Canada s'est bâtie en tant que champion de la sécurité humaine au niveau mondial est vue comme une étape importante pour améliorer les efforts globaux pour mettre le peuple africain et leurs pays sur la voie du développement de la paix et de la sécurité durables.
Les défis
Bien que ma recherche sur le terrain se soit terminée avec succès au KAIPTC, il a semblé dès le début que mon plan de travail serait difficile à mettre à exécution à cause de la réalité des conditions sur le terrain. Ceci est du à plusieurs facteurs. En premier lieu, la durée réduite de la bourse du CCHS et les dates limites strictes pour la soumission des rapports ont affecté le nombre de personnalités auxquelles j'ai pu avoir accès au centre. En tant qu'institution avec de hauts standards internationaux, le KAIPTC a un agenda qui souligne les cours et les participants attendus. La plupart des cours qui avaient lieu en février n'impliquaient pas les personnes que j'entendais interroger. Une plus longue période au centre m'aurait probablement permis de contacter un plus grand nombre d'agents politiques au niveau régional, subrégional, d'état et communautaire.
Deuxièmement, il était également très difficile d'obtenir des rendez-vous pour entrevue avec certains des fonctionnaires du centre ou certains participants aux cours (diplomates, fonctionnaires gouvernementaux, travailleurs des ONG, membres de la société civile) qui auraient pu être des sources importantes d'information. La plupart des personnalités clés du centre tenaient des cours intensifs durant ma période de travail sur le terrain et ceci a rendu difficile la prise de rendez-vous bien que j'aie été capable d'obtenir des entrevues très fructueuses avec quelques-uns d'entre eux. De plus, les personnalités officielles de l'Union africaine, du CEDEAO et d'autres fonctionnaires gouvernementaux étaient trop pressées par le temps pour planifier des entrevues. Je m'en suis remis à des rencontres ad hoc au moment des pauses-café et des périodes du midi, pendant lesquelles j'ai essayé d'obtenir le plus d'information possible. Bien que la plupart des personnalités étaient d'accord pour participer à ma recherche, je devais tenir compte des horaires serrés qu'ils devaient respecter. Enfin, j'ai dû ajouter à mon voyage déjà prévu à Addis Ababa une visite au siège social de CEDEAO à Abuja, Nigeria pour une autre série d'entrevues.
De plus, le rapport annuel du KAIPTC qui aurait dû être une source importante d'information est encore à l'étape de l'ébauche et devrait être publié incessamment. Ce rapport est très important puisqu'il énumère les activités et les cours du centre pour lesquels le Canada offre une contribution. Le Centre m'a promis de m'envoyer une copie du rapport par courriel.
En dépit de ces défis, le bon vouloir des chefs de département, des directeurs de cours et des animateurs à m'offrir des entrevues lorsqu'ils étaient moins occupés a compensé pour la difficulté d'obtenir des entrevues avec les personnalités officielles, spécialement de l'UA et du CEDEAO.
Recommandations pour les futurs chercheurs
Les futurs chercheurs devraient planifier leurs voyages de recherche en consultant l'agenda du KAIPTC qui montre les activités prévues pour l'année. Plus spécialement, le moment choisi pour le travail sur le terrain devrait coïncider avec le calendrier du KAIPTC si on a l'intention de faire des entrevues avec un groupe spécifique de personnes. J'en suis venu à réaliser que le centre Kofi Annan offre un excellent environnement pour effectuer une recherche. Cependant, la nature intensive des cours qui s'y tiennent implique qu'on doit être adaptable avec nos entrevues. Ma solution a été de poser des questions durant les pauses et de compléter avec des notes détaillées écrites plus tard. Le chercheur devrait faire attention de bien choisir ses questions les plus importantes afin d'utiliser efficacement le temps limité dont il peut disposer avec un participant à un cours. Cependant, il est également possible d'organiser une rencontre plus longue si les personnes interviewées résident au centre. Dans ce cas, les soirées peuvent convenir parfaitement. Je recommande fortement le KAIPTC pour les universitaires de même que pour les professionnels qui désireraient faire des recherches sur les problèmes de paix et de sécurité en Afrique.
[1] Edward Ansah Akuffo est un Boursier en recherche sur la Sécurité humaine pour le CCHS et un candidat au doctorat au département de Sciences politiques de l'Université d'Alberta.
[2] J'ai déjà complété la première phase de mon travail sur le terrain à Ottawa. La seconde phase de mon travail sur le terrain se compose de deux parties: la première se déroule au KAIPTC et la seconde à Addis Ababa, Éthiopie où le siège social de l'Union Africaine est situé. À mesure que le travail sur le terrain progresse, cependant, il devient évident que je devrai visiter le siège social de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) à Abuja, Nigeria.
[3] J'utilise le mot "Afrique" de façon libérale pour suggérer les visions exprimées par les groupes d'experts africains, les ONGs et les fonctionnaires que j'ai pu interroger. Bien que les visions exprimées puissent ne pas être représentatives de l'Afrique, elles font écho à la plupart des inquiétudes des Africains qui travaillent dans le domaine de la sécurité humaine, de la prévention, de la gestion et de la résolution des conflits. Il est intéressant de constater qu'il y a similarité dans les visions exprimées et les discours que j'ai rencontrés même s'il y avait également des différences dans l'approche nécessaire pour garantir la sécurité humaine dans des situations violentes et non-violentes.
